Bernard Kouchner : "Ce n’est pas l’OTAN ou l’Europe de la défense, c’est l’OTAN et l’Europe de la défense" (08.07.2008)

Messieurs les Secrétaires généraux, Mesdames et Messieurs les Parlementaires, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, Monsieur le Secrétaire général, Monsieur le Co-représentant,

Le Secrétaire général, le Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité de l’Union européenne, le Secrétaire général de l’OTAN sont réunis aujourd’hui en France, par la Présidence française de l’Union européenne, pour parler d’avenir et de défense. Je sais qu’il y a ici beaucoup d’experts qui connaissent parfaitement le sujet et qui mesurent ce que cette ouverture symbolique de notre présidence signifie. Elle signifie ouverture, pragmatisme, détermination, confiance. Laissez-moi vous expliquer notre position. Notre réunion d’aujourd’hui vient d’abord rappeler que la relance de l’Europe de la défense est l’un des grands chantiers que mon pays souhaite prendre à bras le corps durant cette présidence.

Je voudrais que le sens et la portée de cette ambition soient bien compris. Le choix d’une telle priorité n’a pas surpris, il était même attendu de la part de la France, qui a porté depuis l’origine le projet d’Europe de la défense. Et ceux qui pensent cela ont raison : oui, la France demeure fidèle à sa vision d’une Europe politique, capable d’agir pour sa propre sécurité, et contribuer à la paix et à la stabilité internationales. Je n’hésite pas à le réaffirmer aujourd’hui, alors même que la construction européenne cherche sa voie, parce que je suis convaincu que ce projet correspond à une attente dans tous nos pays. Dans un monde en changement, perçu comme de plus en plus incertain, nos concitoyens attendent que l’Europe contribue à leur sécurité et ils ne comprendraient pas qu’elle ne fasse pas plus pour cela.

Mais la relance de l’Europe de la défense que nous proposons aujourd’hui est plus que la simple poursuite d’une politique traditionnelle : elle procède d’une analyse en profondeur de l’environnement stratégique actuel et d’une vision politique renouvelée. Elle est fondée sur une réflexion portant à la fois sur notre outil de défense national, sur l’Union européenne, et sur le partenariat transatlantique et l’Alliance atlantique.

Quelle est cette vision ?

Notre environnement demeure marqué par la persistance de menaces, comme la prolifération d’armes de destruction massive et par le terrorisme ; et il faut aussi prendre en compte l’apparition de nouveaux risques, dans un monde en mutation accélérée. Le changement climatique, les problèmes environnementaux, la crise énergétique, la raréfaction des ressources alimentaires, les migrations, la piraterie et la criminalité organisée, les cyber-attaques sont autant de causes de déséquilibres pouvant affecter notre sécurité. Ajoutons aussi que dans la plupart des régions du monde, les dépenses militaires sont en augmentation.

Notre devoir est d’être réalistes : l’Europe, qui constitue, pour l’heure, un îlot de stabilité et de richesse, ne peut être la seule à négliger sa propre sécurité. Son effort de défense doit correspondre au potentiel économique et technologique qu’elle représente.

Or, telle n’est pas aujourd’hui la situation : si la PESD, la Politique européenne de sécurité et de défense, a acquis une crédibilité opérationnelle avec près de 20 opérations réalisées ou en cours, l’effort de défense européen demeure insuffisant, dispersé - ou déséquilibré - entre nos pays, alors que les besoins sont croissants et que la contrainte budgétaire se fait de plus en plus lourdement sentir. Dans ces conditions, l’Europe risque de ne pas pouvoir demeurer un partenaire stratégique pour ses alliés : les limites capacitaires auxquelles nous nous heurtons pour les opérations de la PESD sont les mêmes que celles que nous rencontrons lorsque nous menons des opérations avec nos alliés américains dans le cadre de l’OTAN ; le problème de l’insuffisance des capacités européennes est notre problème, mais c’est aussi un enjeu décisif pour la crédibilité et la cohésion de l’Alliance.

Ces conclusions, la France les a tirées, à titre national, pour son propre outil de défense, dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale qui vient d’être rendu public, vous pouvez le constater. Des décisions officielles, difficiles de restructuration de notre outil de défense permettront, avec des formats d’armées resserrés et dans le cadre d’un effort budgétaire constant, de donner la priorité au renouvellement des équipements opérationnels de nos forces. De même, un effort sera fait dans le domaine du renseignement pour mieux anticiper les évolutions d’un environnement devenu imprévisible.

La relance de l’Europe de la défense est l’une des priorités de la Présidence française de l’Union européenne. C’est aussi cette analyse qui nous conduit à cela et je voudrais vous proposer de consacrer quelques minutes à nos propositions. Que proposons-nous ? Notre démarche sera, nous le souhaitons, pragmatique et cohérente, afin d’aboutir à des résultats concrets, c’est-à-dire répondant aux attentes des citoyens européens : l’objectif central de notre présidence sera d’ouvrir le chantier du renforcement concret des capacités militaires et civiles disponibles en Europe ; il ne s’agit évidemment pas de créer une armée européenne, pas plus qu’il n’existe une armée de l’OTAN, mais de donner confiance, je le répète à nos concitoyens.

Notre première étape sera une analyse renouvelée des risques et des menaces de notre environnement de sécurité, permise par la mise à jour de la stratégie européenne de sécurité, que conduira Javier Solana durant les prochains mois. Sur cette base, nous proposons d’envisager ensemble un renforcement du niveau d’ambition souhaitable pour l’Europe. Il ne s’agit pas, naturellement, de remettre en cause l’objectif structurant de forces de 60.000 hommes, déployables en 60 jours pour une période d’un an, qui correspond à l’hypothèse, moins probable aujourd’hui, d’une opération militaire majeure. En revanche, il paraît nécessaire de préciser la combinaison d’opérations plus réduites, y compris opérations civiles, que nous devrions pouvoir mener concomitamment.

Concrètement, pour la décennie à venir, il nous semble que l’Union européenne devrait avoir la capacité de mener en même temps :
- deux opérations militaires importantes de stabilisation et de reconstruction, jusqu’à 10.000 hommes, pendant une durée d’au moins deux ans, avec une composante civile adaptée pour la phase de reconstruction ;

- deuxièmement, deux opérations de réaction rapide, limitées dans le temps, utilisant les groupements tactiques soit 1.500 hommes environs ;

- troisièmement, une opération d’évacuation d’urgence de ressortissants européens ;

- quatrièmement, une mission de surveillance ou d’interdiction maritime ou aérienne, dans une zone où nos intérêts sont mis en cause ;

- ensuite, une opération civilo-militaire d’assistance humanitaire pouvant durer 90 jours ;

- enfin, une dizaine de missions civiles (de type police / justice) de taille variable, dont une plus importante et plus durable : la capacité unique de l’Union européenne à mener des missions civiles de gestion des crises constitue, en effet, une vraie valeur ajoutée. Pour y parvenir, nous devons unir nos efforts autour de quelques projets capacitaires structurants dans des domaines-clefs, notamment :

- la projection : nous avons besoin de plus d’hélicoptères - on l’a vu encore récemment au Tchad -, de plus d’avions de transport stratégique ou de ravitaillement en vol, nos capacités aéronavales européennes sont trop limitées ;

- sur l’espace : pour agir, l’Europe doit développer ses capacités d’observation depuis l’espace et de surveillance de l’espace ;

- troisièmement la dimension maritime : les espaces maritimes sont devenus un enjeu fondamental pour la sécurité de nos pays. Nous devons renforcer nos capacités de surveillance et d’interception en mer, aussi bien dans les approches maritimes de l’Europe qu’en haute mer ;

- et enfin, la gestion des crises, pour avoir une capacité coordonnée d’évacuation des ressortissants européens, de déminage ou de soutien à la réforme du secteur de sécurité dans les pays en sortie de crise. Cet effort capacitaire commun pourra s’appuyer sur un "plan de développement" préparé par l’Agence européenne de défense qui doit pouvoir jouer tout son rôle.

Pour améliorer l’efficacité de la dépense militaire dans le long terme, nous proposons :
- de définir des solutions souples et innovantes, dans des contextes budgétaires contraints, comme la mutualisation de moyens, de fonctions ou de formations ;
- de reconnaître ensemble la nécessité de restructurer et de rationaliser l’industrie européenne, et de renforcer notre effort : c’est une nécessité stratégique et économique, pour favoriser l’affirmation de maîtres d’œuvres industriels européens de taille mondiale. Il n’y aura pas d’Europe de la défense sans une base industrielle et technologique de défense forte et compétitive, et je sais que ce ne sera pas facile. Pour accompagner cet effort portant sur les capacités, nous proposerons également de poursuivre l’amélioration des instruments existants de la PESD :
- au niveau politique, avec la création d’une formation du Conseil Affaires générales réunissant les ministres de la Défense ;
- au niveau des capacités de planification et de conduite des opérations européennes, qui doivent être renforcées. Non pas pour le principe, ou pour le symbole, mais pour être en mesure d’offrir, le moment venu, à l’Europe, un potentiel auquel on ne peut pas renoncer.

Ce projet de relance de l’Europe de la défense, parce qu’il est concret et qu’il donne la priorité au renforcement des capacités peut se concevoir, s’il le faut, dans un cadre institutionnel inchangé. Les menaces, les risques et les crises sont ce qu’elles sont, ce besoin stratégique d’un renforcement des capacités européennes demeure. Nous n’avons donc aucune intention, bien au contraire, de renoncer à cette priorité essentielle, tout en ayant conscience des difficultés actuelles de l’Europe.

Mais nous serons naturellement à l’écoute de toutes les sensibilités qui existent en Europe sur la politique de défense, dans le cadre d’une approche ouverte et comme l’on dit de nos jours, inclusive. Je voudrais vous dire un mot maintenant de la rénovation des relations de la France avec l’OTAN.

La relance de l’Europe de la défense que nous proposons d’inscrire dans une vision politique fondée sur la complémentarité entre la défense européenne et l’OTAN, se fondent sur la perspective d’une rénovation forte des rapports de l’une et de l’autre, que nous souhaitons conduire jusqu’à son terme, dans la perspective du sommet du soixantième anniversaire de l’Alliance à Strasbourg-Kehl en avril 2009.

Bien entendu, comme le président de la République française l’a souhaité le 17 juin et encore devant les cadres de l’armée il y a quelques jours, il ne peut y avoir de progrès sur l’intégration de la France dans l’OTAN que s’il y a préalablement un progrès sur l’Europe de la défense.

L’Alliance atlantique, qui a permis de préserver notre liberté durant la guerre froide, est une incarnation de ce partenariat transatlantique, auquel je veux redire l’attachement de la France. Mon pays, membre fondateur de l’OTAN, est aujourd’hui l’un des tout premiers contributeurs de cette Alliance. Cela fait plus de 15 ans qu’il engage ses forces dans les opérations de l’OTAN sous-mandat de l’ONU.

Au sein de la famille des Etats occidentaux, les membres de l’Union européenne et les Alliés ont une histoire, ont une culture et des intérêts partagés. Nos pays font face aux mêmes menaces et aux mêmes contraintes. 21 nations de l’OTAN sont aussi membres de l’Union européenne. Nos deux organisations sont liées par un partenariat stratégique pour la gestion des crises, qui a fait ses preuves sur le terrain. J’ai pu le constater personnellement dans les opérations de la paix dans les Balkans et surtout comme responsable du Kosovo. La relation Union européenne et OTAN doit bien fonctionner.

Dans un contexte de multiplication des crises, face aux défis partagés, il est plus que jamais nécessaire que l’Union européenne et l’OTAN puissent agir ensemble pour notre sécurité commune, avec une efficacité globale renforcée.

Nous savons bien que notre position spécifique au sein de l’OTAN a suscité des interrogations sur nos ambitions pour la PESD. Aujourd’hui, nous voulons dire les choses clairement : ce n’est pas l’OTAN ou l’Europe de la défense, c’est l’OTAN et l’Europe de la défense. Notre intérêt commun est que la relation Union européenne - OTAN fonctionne avec le maximum d’efficacité, dans un cadre adapté aux besoins d’aujourd’hui. Cet impératif vaut un plan politique à Bruxelles, comme sur les théâtres de gestion de crise où nous sommes engagés.

Je pense naturellement ici au Kosovo, une fois de plus et à l’Afghanistan, où nos deux organisations sont engagées l’une à côté de l’autre, sur des terrains bien difficiles, on a vu encore hier avec cet attentat particulièrement meurtrier à Kaboul. Nous sommes au service d’objectifs communs de stabilisation et de reconstruction.

Voilà pourquoi la réflexion qui sera la vôtre aujourd’hui, portant sur les relations entre l’Union européenne et l’Alliance atlantique, revêt une importance toute particulière. Nous sommes au milieu du guêpier. Nous sommes engagés tous les deux, l’Union européenne et l’OTAN dans des opérations de grandes difficultés. Cela nous impose de réfléchir aux progrès nécessaires pour l’emporter. Cela nous vaut évidemment une attention particulière de la part de nos opinions publiques. Nous savons bien, les uns et les autres, dans nos pays, que ces explications sont nécessaires, que l’on ne peut se contenter d’aller de l’avant, de multiplier les forces sans qu’une stratégie vienne fonder nos espoirs et cette stratégie doit nous être commune, Union européenne-OTAN.

Je terminerai avec les propositions à ce propos. C’est pour cela que la France a invité ses partenaires de l’Alliance et de l’Union européenne à venir réfléchir sur ce sujet, ici même à Paris avec vous. Nous vous avons invité dès le début de la Présidence française, dans le cadre de cycles de séminaires destinés à nourrir la mise à jour de la stratégie européenne de sécurité. Nul doute en effet que la relation Union européenne-OTAN, et plus largement le partenariat transatlantique, constituent un aspect important de cet exercice.

C’est aussi le sens des propositions concrètes que nous avons faites dès octobre 2007, à l’Union et à l’OTAN, pour tenter d’améliorer de manière pragmatique notre relation.

Au sein de l’Union, nous avons formulé une dizaine de propositions concrètes visant à améliorer l’association à la PESD des Alliés non-membres de l’Union européenne. C’était un premier pas concret, modeste peut-être, mais je demande que l’esprit de cette démarche soit pris fortement en considération.

A l’OTAN, la France a proposé quatre mesures pour renforcer la transparence et la coopération entre l’Alliance et l’Union européenne. Ces propositions, nous souhaitons aussi qu’elles puissent être complètement mises en œuvre. C’est à ce titre que Jean-Pierre Jouyet ira présenter le 16 juillet prochain devant le conseil de l’Atlantique Nord le programme de la Présidence française en matière de politique européenne de sécurité et de défense. Nous avons tous à gagner à favoriser la transparence et les synergies entre nos deux organisations.

Nous ne méconnaissons naturellement pas les difficultés politiques qui s’attachent à la question des relations entre l’Union européenne et l’OTAN. Ces difficultés, nous devons essayer de les régler dans un cadre politique et une vision plus large. Mais nous devons éviter de lier tous les sujets, au point d’interdire tout mouvement et de freiner le nécessaire progrès de cette relation. Il en va de notre crédibilité, et aussi de la sécurité de nos personnels engagés sur le terrain. Essayons plutôt, sur la base des propositions françaises, des autres propositions et des efforts faits par tous les pays, d’identifier ensemble des pistes pour progresser sur les quelques mesures concrètes, créatrices de confiance, et qui répondent aux préoccupations légitimes de chacun, en particulier celles de la Turquie et des Etats membres de l’Union non-alliés.

Il y a pour cela des améliorations simples qui pourraient être rapidement apportées, sans bouleverser le cadre actuel des relations entre nos deux organisations. Je vous invite à y réfléchir, notamment dans la table ronde que vous consacrerez aux opérations. Le renforcement de la relation OTAN-Union européenne constituera une priorité, je le répète, de la Présidence française, c’est l’une des quatre priorités, avec :

- la recherche d’une mise en œuvre complète et d’un enrichissement des propositions françaises d’octobre 2007 pour l’amélioration de la coopération entre l’Union et l’OTAN et l’association des Alliés non-membres de l’Union à la PESD ; nous apporterons notre soutien entier aux initiatives qui pourront être proposées en ce sens, pour aider au déblocage des relations entre ces deux organisations ;

- enfin, la proposition d’un schéma nouveau de coopération pour les situations où l’OTAN et l’Union sont engagées ensemble sur un même théâtre dans deux opérations parallèles. Là où l’Union et l’OTAN ont des objectifs communs, nous devons en effet faciliter les synergies et éviter les incohérences, qui seraient injustifiables pour nos opinions publiques, dont j’ai parlé tout à l’heure. Je voudrais avancer une idée aujourd’hui et recueillir vos analyses. Ce dialogue pourrait se faire dans le cadre d’un "groupe de haut niveau", à créer, réunissant le Secrétaire général de l’OTAN, le Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune et les commandants de niveau stratégique de l’OTAN et de l’Union européenne avec le soutien approprié de la Commission.

Voilà, une relation OTAN-Union européenne fonctionnant bien est un atout pour chacun de nos pays. La France continuera d’œuvrer avec détermination dans ce sens, avec, je le répète, ouverture et pragmatisme. Avant de passer la parole à Javier Solana, Secrétaire général/Haut représentant pour la PESC et à Jaap de Hoop Scheffer, secrétaire général de l’OTAN, je voudrais à nouveau vous souhaiter un plein succès dans vos travaux. Je compte sur vous pour dépasser les idées reçues, et en la matière, elles sont massives.

Dépassons donc ces idées reçues, nous serons crédibles, si nous restons dans le cadre intellectuel habituel nous ne serons pas crédibles. On nous accusera de mille turpitudes, de mille complots. Je sais que vous êtes capables de briser les clichés, et de nous conduire vers l’avenir dont nous avons besoin, ce n’est pas un luxe. C’est de faire face en ce moment aux dangers potentiels de notre planète, c’est de protéger nos peuples, c’est d’avoir en mettant ensemble ces deux organisations nécessaires et indispensables justement donner à ces deux organisations, et singulièrement à l’Union européenne, cette proximité avec le réel dont nous nous apercevons de plus en plus, il est un besoin pressant. Je vous invite à utiliser ce séminaire pour une réflexion que je sais novatrice et indispensable.

Dernière modification : 08/07/2008

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