Conférence de presse de M. Bernard Kouchner - Conseil de l’Atlantique Nord à Bruxelles (06.03.08)

Je vais répondre à vos questions. D’abord, je veux vous dire que ce fut une séance importante, la discussion a été belle. Cette séance, comme vous le savez, est une séance ministérielle informelle avant le Sommet de Bucarest où les chefs d’Etat et de gouvernement vont décider d’un certain nombre d’orientations, notamment sur : le Kosovo, l’Afghanistan et l’élargissement. Par ailleurs, vous connaissez la position de la France dans l’OTAN, sans négliger, pour autant et parallèlement, lorsque nous assurerons la Présidence de l’Union européenne, à partir de juillet, le développement de nos idées en matière de défense européenne : l’un et l’autre n’étant pas contradictoire, au contraire. Nous sommes d’ailleurs très heureux de la position américaine qui s’est manifestée il y a quelques jours pour dire, qu’en effet, la défense européenne et l’Otan n’étaient pas contradictoires.

Q - Monsieur Kouchner, vous avez parlé de l’élargissement. Pouvez-vous nous dire quels seront les deux ou peut-être les trois pays invités à Bucarest ? Par exemple la Croatie et l’Albanie ?

R - Nous avons très clairement reconnu et jugé légitime les aspirations d’un certain nombre de pays à rejoindre l’OTAN, cette coalition euro-atlantique. Bien sûr, nous avons parlé de ces pays et certains d’entre eux nous semblent plus en avance que d’autres. Ce n’est un secret pour personne, tout le monde a non seulement le droit mais la possibilité de faire acte d’intérêt puis de candidature à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Alors, que voulez-vous me faire dire ? Qu’il y en a qui sont plus avancés que les autres ? Oui, il y a en qui sont plus avancés que les autres. Est-ce qu’une décision a été prise, ici ? Non, mais nous avons discuté très clairement et nous avons bien constaté que pour éclairer les chefs d’Etat et de gouvernement, avant la Conférence de Bucarest, il fallait sur certains points continuer la discussion ; nous étions d’accord pour cela.

Mais n’oubliez pas qu’il y avait, avant d’évoquer ces questions, deux sujets importants et très lourds, à des titres divers. Ce n’est pas la même chose, ce n’est pas le même problème mais que fait-on pour le Kosovo et l’Afghanistan et comment le fait-on ? Bien entendu, ceci engageait l’Union européenne et l’OTAN et devait donc tenir compte des rapports précis entre les deux organisations.

Q - On sait que la Macédoine et la Grèce ont un problème bilatéral, tout le monde le sait. Mais est-ce qu’il y aura des conséquences pour l’Albanie ?

R - Je ne crois pas. Mais il est vrai qu’il y a un conflit très clair et qui n’est pas seulement historique et linguistique, qui n’est pas seulement d’appellation ; il y a un conflit entre l’ARYM et la Grèce. La position de la France est très claire. Nous l’avons toujours dit, nous avons soutenu la Grèce mais nous souhaitons un arrangement entre les deux pays. Est-ce que cet arrangement est possible - parce que vous avez raison cela pourrait entacher, même empêcher la venue d’un pays comme la Macédoine ? Eh bien, je crois qu’il y a vraiment des solutions. Nous avons entendu le ministre des Affaires étrangères grec et elle a été tout à fait ouverte. Je sais que la Grèce joue un rôle important dans l’expression de quelques-unes unes des solutions diverses. Ce n’est pas à moi de choisir. Je pense qu’il faut, en effet, une autre appellation ; certaines autres appellations ont été proposées. C’est aux deux pays de choisir. Franchement, je trouve que, par rapport à l’importance de l’enjeu, la nécessité se fait jour de trouver véritablement un accord et cela ne peut être que le choix de l’un ou de l’autre, il faut qu’il s’arrange tous les deux, voilà la position. Ce n’est pas la même vitesse non plus. Encore une fois, il y a un certain nombre d’exigences qui se manifestent vis-à-vis de chacun des pays et chacun des pays y répond différemment ; car ils n’en sont pas au même niveau et cela n’a rien à voir avec le conflit entre la Macédoine et la Grèce.


Q - Monsieur le Ministre, le Canada fait la demande aux alliés d’un renfort dans la région de Kandahar, en Afghanistan. La France étudierait l’hypothèse d’envoyer des troupes plutôt à l’Est de l’Afghanistan, près de la frontière pakistanaise. D’une part, est-ce que vous confirmez que cette hypothèse est à l’étude et, si oui, pourquoi la choisir plutôt que l’envoi de troupes du côté où les Canadiens le demandent ?

R - Nous connaissons les difficultés que vivent certaines des troupes engagées, en particulier nos amis canadiens, en particulier nos amis hollandais. Vous avez raison, des demandes ont été adressées très ouvertement et très fraternellement à la France, par le Canada en particulier. Le président de la République s’est exprimé, il a dit que nous allions élever le niveau de notre engagement et nous le ferons. Le choix n’est pas encore opéré, vous l’avez dit. Il y a d’ailleurs d’autres choix que l’est du Pakistan et Kandahar. Vous savez qu’à Kandahar, nous avons déjà fait parvenir une aide importante : il y a là-bas six avions, des Rafale et des Mirage, et un dispositif pour non seulement la mise en œuvre de ces moyens mais leur maintien. Donc, nous ne sommes pas indifférents à la demande concernant Kandahar, au sud, et nous ne sommes pas non plus indifférents aux demandes à l’est, mais le choix n’a pas été fait. Il sera fait politiquement, c’est sûr, par le président de la République, mais aussi en fonction des exigences et des propositions de l’Etat-major de l’armée française. Voilà la réponse honnête, j’en ai parlé avec mon ami Maxime Bernier et nous allons voir. Nous nous retrouverons d’ailleurs peut-être ensemble en Afghanistan début avril. Vous savez, puisque j’en suis là, que la France organise une conférence de soutien à l’Afghanistan. Le président Karzaï l’a demandé à la France. Nous avions décidé de proposer cette réunion qui se tiendra à Paris au mois de juin.Nous allons organiser cette conférence, et, de toute façon, nous allons nous rendre à nouveau une fois ou deux en Afghanistan avant cette conférence, dont la préparation a commencé. Nous avons commencé avec nos amis afghans les échanges et ils étaient à Paris il y a deux jours.


Q - Monsieur le Ministre, on nous a dit que l’on avait parlé, dans cette discussion privée entre ministres, de l’Ukraine et de la Géorgie et de leur possible intégration dans l’Otan. On nous a dit aussi que les discussions vont continuer jusqu’au Sommet de Bucarest. Croyez-vous qu’à Bucarest on va approuver le possible élargissement de l’OTAN ?

R - Mais, oui je le souhaite Monsieur, et je le veux, mais ne croyez pas que l’on ait parlé seulement de ces deux pays. Ce que nous avons constaté, décidé d’ailleurs, parce que nous le voulions, c’est une unité absolue. Les discussions stratégiques sont en générales assez limitées : eh aujourd’hui, nous avons parlé très ouvertement mais, de toute façon, ce n’étaient pas aux ministres des Affaires étrangères de décider. Il est évident que les contacts se poursuivent et que la discussion continuera jusqu’à Bucarest où il y aura, j’en suis sûr, une attitude commune. Enfin, ce sont des sujets lourds et il est évident que les dispositions, la configuration du monde n’est plus la même, elle change, en Europe en particulier, alors nous avons à tenir compte de tout cela. Vous savez, pour écouter les arguments des uns et des autres, simplement, autour de cette grande table, cela prend beaucoup de temps et il faut véritablement continuer les discussions. Il faudra continuer, et nous le ferons.

Q - Monsieur le Ministre, est-ce que vous pouvez être un tout petit peu plus détaillé ? Il paraîtrait qu’un certain nombre de pays européens sont plutôt sceptiques quant à l’opportunité d’élargir ou plutôt de donner aux deux pays en question, la Géorgie et l’Ukraine, le statut de candidat à la candidature, c’est-à-dire d’adhérer à ce que l’on appelle dans le jargon otanien le MAP, le plan en vue de l’adhésion.

R - Le MAP, n’hésitez pas devant le mot, nous en avons parlé tout le temps.
Q - MAP ou pas MAP, il semblerait quand même bien que vous disiez que les chefs d’Etat et de gouvernement sont les seuls à décider, qu’il soit déjà plus ou moins accepté par tout le monde, que ces pays recevront des signes amicaux, des encouragements et toutes sortes d’assistance ou de bonne volonté...

R - Est-ce contradictoire avec ce que j’ai affirmé sur l’unité ?


Q - Non, mais est-ce que, par ailleurs, il n’a pas déjà été décidé que l’Ukraine et la Géorgie n’auront pas satisfaction à Bucarest, mais ils pourront l’avoir plus tard ? N’est-ce finalement pas cela le fameux consensus de l’Otan, il est urgent d’attendre ?

R - Est-ce que vous pensez avoir fait la réponse à votre propre question ? Si, c’est : "il est urgent d’attendre", vous l’avez fait. Non, il n’est pas urgent d’attendre mais il est sans doute urgent de décider. Mais ce que nous avons absolument accepté, c’est l’aspiration d’un certain nombre de pays à rejoindre l’OTAN, c’est la première chose. La deuxième chose, c’est que nous devons décider, de façon unanime vous le savez, c’est la règle, qu’il n’y ait pas de veto à l’entrée d’un pays ou d’un autre. Enfin, le troisième point, sur lequel l’unanimité s’est faite, c’est qu’il y a un processus, une continuité pour l’accession à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord quand les pays le demandent. Alors MAP ou pas MAP, nous n’avons pas tranché cela. Et c’est bien pour constater que nous devions continuer à discuter - pas parce que nous n’étions pas d’accord - parce que c’est une décision lourde, les positions de chacun étant relativement connues. Il faut maintenant, entre nous, avec un certain nombre de semaines devant nous, trois semaines précisément, décider dans la perspective de Bucarest et nous allons le faire. Ne croyez pas que je vous cache une décision dans un sens ou dans l’autre : je ne vous le cache pas. C’est ce que nous avons décidé de faire et nous continuons à discuter devant des problèmes difficiles et unanimement. Cela a l’air contradictoire, nous décidons que nous ne sommes pas d’accord à l’unanimité, non ce n’est pas cela. Les analyses des uns et des autres se complètent. Je vous assure que les expériences des pays qui étaient représentés ici ne sont pas les mêmes, qu’ils sortent de ce que l’on appelle le "bloc de l’Est" ou qu’ils n’en sortent pas. Je suis désolé de ne pas être plus précis mais ce n’était pas plus précis et, en cela, c’était d’ailleurs relativement dynamique parce que l’on reconnaît que de la discussion jaillira la lumière. Quand ? Eh bien pour Bucarest.

Q - Monsieur le Ministre, on a compris que la France souhaitait une stratégie plus claire pour l’Afghanistan. Pouvez-vous nous en parler et nous dire comment les autres pays, surtout les Américains, ont réagi par rapport à votre demande ?

R - Je vous assure que c’est plus facile lorsque l’on discute et les Américains ont reconnu très facilement - et d’ailleurs il ne fallait pas les pousser beaucoup - qu’une stratégie est nécessaire en Afghanistan. Vous savez que le chef de l’Etat français a pris contact avec ses homologues. La discussion a également porté là dessus, sur quatre points précis. Je vous les cite :

- une commune détermination de tous les alliés à rester engager en Afghanistan dans la durée, premier point ;

- un effort militaire s’inscrivant dans le cadre d’une politique globale d’aide à la reconstruction, sous l’égide d’un nouveau représentant spécial des Nations unies qui aurait l’autorité nécessaire ;

- une perspective claire de transfert progressif des responsabilités aux Afghans à tous les niveaux et dans tous les projets ;

- une stratégie politique partagée pour l’Afghanistan.

Il semble que sur ces quatre points, la discussion qui a déjà commencé dans ce tour de table fut, encore une fois, longue et très riche. Nous avions besoin de ces éclairages. Il faut discuter de stratégie, de la stratégie des progrès qui ont été faits. C’était important pour nous car nous avions en effet une interrogation française : parce que nous organisons cette conférence, en juin, je vous l’ai dit, il faut que l’on soit très clair sur l’ensemble des propositions afin d’aller de l’avant et de recueillir de l’argent auprès des donateurs.

Q - Est-ce que vous connaissez un M. Kai Eide ? Quel est votre commentaire sur le fait qu’aujourd’hui il va être nommé envoyé spécial à Kaboul pour l’OTAN ?

R - C’est au Secrétaire général des Nations unies de répondre mais je pense qu’il a beaucoup de chance. En tout cas il reste peu de candidats, dont lui.


Q - Est-ce que vous ne pensez pas que la relation de l’Otan avec la Russie, et la relation de la France avec la Russie est plus importante que la question des sites antimissile en Pologne et en République tchèque ? En d’autres termes, est-ce que cela vaut la peine de mettre en danger cette relation avec la Russie pour un projet de défense antimissile dont les résultats sont a priori aléatoires ?

R - Voilà une question que j’ai abordée dans mon discours. Il conviendrait, puisque c’est ce que j’ai demandé, que s’expriment les deux pays concernés et les Etats-Unis ; il faut discuter, ce n’est pas simple. Où est la menace ? Qu’est ce que l’on fait ? Qu’est ce que cela veut dire ? On ne peut pas répondre à l’emporte-pièce, je crois que sinon on mentirait. Vous posez la question de notre relation avec la Russie. La France n’est pas le seul pays à avoir, à maintenir, à vouloir une relation qui tiendrait la Russie pour un grand pays, avec un langage qu’il nous faut inventer par rapport aux années précédentes, avec cette nouvelle élection, avec M. Medvedev, à la place de M. Poutine. Nous pensons, et je pense personnellement, que les relations de l’Union européenne - pas seulement de la France avec la Russie - sont absolument importantes pour l’avenir : c’est une des questions les plus importantes. D’ailleurs, à l’occasion de la Présidence française, la question de l’énergie sera abordée. Et si l’on parle de l’énergie, en ce qui concerne l’Europe, nous parlons aussi des relations avec la Russie. A cet égard, nous pensons qu’il faudrait avoir une position commune, partagée, équilibrée… Voilà une illustration de cette nécessité, pas seulement énergétique, mais aussi politique. Il est vrai que l’énergie et la politique cela va ensemble, mais il y a une nécessité politique d’avoir un dialogue avec la Russie, qui tienne compte de ce grand pays et de la façon dont l’économie a très vite été reconstruite, même si elle n’est pas parfaite - il n’y a pas que cela qui n’est pas parfait en Russie, bien entendu. Nous n’avons pas assez tenu compte, non pas de la susceptibilité russe mais de la place qu’ils tiennent. Mais avoir des relations amicales avec ce pays ne nous empêche pas d’être critique sur un certain nombre de chapitres, y compris les Droits de l’Homme. Bien entendu, je pense que le dialogue avec la Russie est très important et nous en avons tenu compte, mais il y a des positions contrastées sur cette question, ce qui est normal. C’est pour cela qu’il faut aussi en tenir compte.

Q - Juste une petite question : pouvez-vous nous donner une idée des plans que la France a pour un retour complet à la structure militaire de l’OTAN ou, plus généralement, quels sont les plans avec l’OTAN ?

R - Oui, c’était l’une des évidences que le président de la République a fait partager : notre disposition à rénover notre relation avec l’OTAN pour y prendre toute notre place en même temps, nous souhaitions, nous voulons, fortement, parallèlement développer une Europe de la Défense. J’ai souligné cela également dans mon discours et cela n’est pas contradictoire, je l’ai dit tout à l’heure, et la représentante des Etats-Unis l’a également souligné ici. Ce ne sera pas simple, cela n’a jamais été simple. Ce ne sera peut-être pas rapide mais c’est tout à fait nécessaire.
Je veux simplement donner une toute petite illustration : je suis allé au Tchad, la semaine dernière, et j’ai vu le début du déploiement de cette opération magnifique qui s’appelle l’EUFOR, avec 22 pays représentés, 16 pays sur le terrain avec des troupes et l’ensemble des 27 pays de l’Union européenne qui ont soutenu, qui ont voté et qui ont contribué au financement. Je vous assure, ceci était nécessaire, indépendamment des évènements du Tchad, parce que cela été planifié bien avant. Nous aurions voulu être là avant, voir le déploiement des troupes européennes - je salue la mémoire d’un Français qui est mort, il y a trois jours, le sergent Polin. Il s’agit là d’une illustration absolument évidente. Nous avions entamé une compétition pacifique de part et d’autre de la frontière soudanaise pour que les victimes du Darfour soient secourues. D’un côté, il y avait l’Union africaine et l’Organisation des Nations unies et, de l’autre, l’Europe. Voilà, l’EUFOR est déployée. Lorsque j’y étais, il y a 8 jours, il y avait plus de 600 soldats. Il y en a beaucoup plus maintenant et il y en aura bientôt 3.600 : voilà une illustration de la nécessité absolue - et bien d’autres illustrations différentes et dans d’autres lieux - à notre avis d’une défense européenne.

Monsieur, oui, en effet nous avons parlé de cela même si des pays n’y ont pas participé. J’écoutais mon ami britannique m’en parler et ils sont maintenant intéressés. Ils ont d’abord soutenus et peut-être y viendront-ils avec d’autres pays qui vont apporter une contribution.

Dernière modification : 28/03/2008

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