Forum stratégique Franco-Allemand discours du ministre de la défense, Mme Michèle ALLIOT-MARIE

"L’Europe, acteur majeur de la sécurité internationale"

C’est un grand plaisir pour moi d’inaugurer le troisième forum stratégique franco- allemand organisé conjointement par la fondation Konrad Adenauer, l’Ifri et la Délégation aux Affaires stratégiques.
Cette rencontre aujourd’hui est particulièrement importante. Nous nous trouvons à quelques jours du Conseil des ministres franco-allemand, à quelques semaines du Sommet de l’Alliance atlantique à Riga. Nous sommes aussi à l’heure où les Européens développent une discussion sur le rôle qu’ils peuvent et doivent jouer dans un monde multipolaire. Le dialogue franco-allemand est donc plus que jamais d’actualité, plus que jamais nécessaire. En effet, depuis un peu plus d’un demi-siècle, nos deux pays sont au coeur de la construction européenne. Une construction originale parce qu’elle se fait autour de valeurs démocratiques, autour du respect des identités et en même temps avec une ambition non seulement économique mais aussi stratégique. Aujourd’hui, l’Union européenne est la première puissance commerciale du monde, elle attire plus d’investisseurs étrangers que n’importe quel autre continent, elle possède de nombreuses multinationales au sommet des technologies de pointe, et l’euro est la deuxième devise internationale.

Pour autant, il est vrai que depuis mai 2005 nous nous posons un certain nombre de questions. L’échec des référendums français et néerlandais semble avoir marqué sinon un coup d’arrêt du moins le moment d’interrogation sur le processus européen. Toutes ces interrogations se posent à la fois à l’intérieur de nos pays et à l’extérieur. C’est la raison pour laquelle il faut reparler de l’Europe, redonner de la visibilité à l’Europe et à nos développements européens à la fois à nos concitoyens et à nos partenaires dans le monde.

Pour ma part, puisque nous sommes ici au forum franco-allemand, je voudrais insister sur le rôle que la défense et les questions stratégiques peuvent et doivent avoir dans cette relance de l’Europe.
Si l’on parle beaucoup des référendums, il est vrai aussi que depuis quatre ans nous assistions à une certaine stagnation dans certains domaines, et que le domaine qui a le plus progressé depuis 2002, c’est celui de la défense.

Voilà donc des bases importantes pour asseoir notre réflexion et notre action. Depuis le sommet de 1998 à Saint-Malo, la défense européenne est revenue sur le devant de l’actualité de l’Europe avec jusqu’à 2002 encore beaucoup d’interrogations. La défense européenne apparaissait comme le chemin de nouveaux développements de l’Europe, encore que l’on ne savait pas très bien ce qu’il en serait. Et puis, presque brusquement, parce qu’il y a eu une volonté commune, de la France, de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne, on a vu des avancées importantes et qui ont reçu l’approbation de nos concitoyens. On a vu au moment des débats référendaires combien la défense européenne était pour les Français et pour les citoyens d’autres pays d’Europe quelque chose de clair, une sorte d’évidence que l’Europe pouvait mieux les protéger. Lors d’un sondage qui date de quelques mois, il est apparu que 80% d’entre eux souhaitent que leur continent ait la capacité de faire intervenir ses forces de défense indépendamment de celle des Etats-Unis, que ce soit pour se protéger ou que ce soit pour mener des opérations qui seraient décidées par nous.

Aujourd’hui, nos concitoyens sont conscients de ce que - grâce aux progrès des dernières années - l’Europe peut être active sur tous les fronts internationaux, pour autant les nouveaux défis nécessitent que nous, que les gouvernements européens assument pleinement leurs responsabilités pour renforcer cette stabilité internationale.

* * *

On peut à ce moment s’arrêter un instant et regarder avec un certain sourire les propos de ceux qui, il y a trois ans déclaraient que l’Europe viendrait soit-disant de Vénus, alors que les Etats-Unis étaient issus de Mars. Ils laissaient à l’époque le monopole du militaire aux Etats-Unis quand ils demandaient à l’Europe de se concentrer sur le civil.

Aujourd’hui, on constate que les Européens sont en première ligne dans de nombreuses crises internationales.
Dans les Balkans, l’Union européenne mène avec succès une politique de stabilisation en Bosnie-Herzégovine. Nous sommes très présents au Kosovo au sein d’une opération de l’OTAN mais également en préparation d’une relève de l’OTAN qui interviendra après le statut définitif.

Au Moyen-Orient, l’Europe est présente sur les fronts diplomatique et militaire en particulier au Liban, où les Européens assurent plus de la moitié des effectifs ainsi que le commandement de la Force des Nations unies.

Les Européens jouent un rôle majeur dans le règlement de la crise nucléaire iranienne. Depuis trois ans déjà, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont joué un rôle essentiel pour maintenir la discussion au niveau diplomatique.

En Afrique, les Européens sont présents :

- En République démocratique du Congo, où nous assurons de façon autonome pour la deuxième une mission à la demande du Secrétaire général des Nations unies. C’est l’Allemagne qui assure le commandement de cette mission qui vise à stabiliser le pays pendant la période électorale.

- Au Darfour, où l’Union européenne assure un large spectre d’actions aux côtés de l’Union africaine : police civile et militaire, soutien logistique, planification, transport stratégique, formation.
- Les pays européens sont également engagés dans une immense tâche de stabilisation de l’Afghanistan. C’est un élément essentiel de la lutte contre le terrorisme, pour que les terroristes ne puissent trouver des terrains d’entraînement. C’est l’eurocorps qui a assuré le commandement de la FIAS en Afghanistan il y a deux ans.

Tout ceci démontre l’activité et l’importance que mène l’Europe en la matière.
Parallèlement aux opérations, la Défense européenne renforce ses moyens d’action depuis quatre ans.

Nous renforçons nos moyens d’action qui dans la durée permettent de jouer un rôle qui nous permet de peser sur le plan diplomatique.

Pour peser il faut avoir les moyens militaires. Ce sont les arbitrages que nous rendons.
En quatre ans, les Européens ont multiplié le nombre d’instruments à la disposition de l’Union :

- Nous avons développé des capacités de réaction rapide autonomes à travers les groupements tactiques 1500, devenus opérationnels et qui peuvent nous permettre d’intervenir à tout moment sur un théâtre qui se créé ou un théâtre impliquant une intervention rapide.

- Sur le plan opérationnel, il y a aussi le centre de conduite d’opération actuellement en cours de réalisation et qui nous permettra de faciliter les opérations de l’Union européenne, qui vont se multiplier parce que les risques augmentent et que les crises elles-même sont en train de se développer sur tous les continents.

- Nous avons créé la Force européenne de Gendarmerie qui compte aujourd’hui cinq pays membres (France, Espagne, Portugal, Italie et Pays-Bas), et à laquelle trois nouveaux pays sont candidats. Elle nous permet d’intervenir sur des périodes de fin de crise puisque la gendarmerie est une force composée de militaires qui peut mener des opérations à la fois militaire et de simple police. C’est une force typiquement européenne qui peut nous permettre de réagir à ces situations de fin de crise.

- Dans le domaine de la formation, outre le collège européen de sécurité et de défense, complété par de très nombreuses coopérations bilatérales dans le domaine de la formation des pilotes d’hélicoptères (Tigre, NH90) ou des pilotes de chasse, demain dans le domaine naval.

- De même l’Europe de la défense doit avancer si nous avançons dans tous ces domaines c’est également sur le plan industriel où nous avons fait beaucoup de choses sur le plan européen. L’Europe de la défense est devenue également une réalité, à travers les programmes communs de l’Airbus A400M, de l’hélicoptère de transport NH90, de l’hélicoptère de combat Tigre, du missile Météor, des frégates multi-missions, des démonstrateurs de drone UCAV ou encore des satellites Hélios et Syracuse dans le domaine spatial.

L’Agence européenne de Défense prépare l’avenir dans le domaine fondamental de l’armement. Dans le secteur de la recherche et de la technologie, l’Agence donne une nouvelle dynamique au développement capacitaire de l’Union européenne.

* * *

En 2006, nous faisons face à de nombreux défis communs :

- Après les attentats de New York, Istanbul, Bali, Rabat, Madrid, Londres, Charm el- Cheikh, le terrorisme est aujourd’hui une menace qui est à la fois omniprésente et dont nous ne voyons pas sur court terme la disparition.

Le terrorisme implique que nous travaillons de plus en plus ensemble pour échanger nos renseignements qui sont les seuls moyens de prévenir ou de limiter les attentats.
Nous devons travailler de plus en plus ensemble également pour essayer d’éradiquer le terrorisme à travers des actions coordonnées sur le plan militaire, sur le plan diplomatique, sur le plan du développement économique.

- La prolifération des armes nucléaires est une préoccupation majeure pour la communauté internationale. Aujourd’hui la Corée du Nord annonce avoir effectué un essai nucléaire. Il conviendra de savoir s’il est une réalité ou pas, s’il est réussi ou pas. Cette réalité est toujours plus prégnante que ce soit du côté de la Corée du Nord ou du côté de l’Iran. Mais la prolifération, c’est également la prolifération de toutes les armes de destruction massive qu’elles soient d’origine chimique ou biologique. C’est aussi, nous l’oublions trop souvent, la prolifération du petit armement qui est à l’origine de très nombreuses crises, notamment en Afrique mais également au Moyen-Orient et qui facilite la déstabilisation d’un certain nombre de régimes.

- De l’Afrique subsaharienne au Caucase, en passant par l’Asie centrale, les crises régionales se multiplient et menacent la stabilité internationale. En Afrique, la montée des rivalités ethniques, plus le fait que les ethnies soient à cheval sur plusieurs frontières contribue à créer une sorte de tâche d’huile d’instabilité sur l’ensemble du continent avec tout ce que cela peut représenter comme risque pour nous. Risque d’avoir un continent déstabilisé à nos frontières, mais risque également des conséquences que nous ignorons trop parfois sur nos propres pays.
Il est évident que plus vous aurez de crises en Afrique, les populations fuiront les génocides, les massacres et la faim liée à la destruction de toutes les capacités de production et qui a pour conséquence de plus en plus importante une immigration vers les pays européens qui présentent à la fois des garanties de paix, de liberté et de conditions de vie minimum. Nous risquons, si la situation continue de se dégrader aussi vite et aussi profondément en Afrique, de nous retrouver face à 3, 5 ou 7 millions d’Africains qui fuiront la mort pour eux, en décidant par tout moyen et quitte à prendre les plus grands risques, à venir chez nous pour trouver un minimum de conditions de vie acceptables. Des "zones grises", échappant à toute règle, se développent et offrent d’incomparables sanctuaires aux activités illégales et aux mafias.

- Les risques de demain sont liés également à notre approvisionnement énergétique. La recherche d’appropriation des ressources énergétiques ou les risques pesant sur le transport de ces énergies devient une réalité.

- Il ne s’agit pas là simplement de pétrole, mais également de gaz, d’eau et de ressources alimentaires dans un monde qui verra dans les trente prochaines années sa population augmenter de 50 %, la désertification s’aggraver tandis que l’urbanisation croissante diminuera sérieusement l’espace des terres cultivables.

L’ampleur de ces défis doit nous conduire à agir ensemble dans les différentes enceintes concernées.

La première de ces enceintes c’est l’Union européenne. L’Union européenne doit renforcer ses moyens d’action en matière de sécurité et de défense.

- Il est important que nous ayons les moyens y compris en matière de défense de faire face à cette mise en cause de la stabilité du monde, voire de nos propres approvisionnements, de nos propres intérêts. L’Union européenne doit être une étape, une marche technologique plus haute que ses adversaires potentiels.

- Elle doit combler ses lacunes dans le domaine de la recherche en offrant un engagement plus large de ses membres, y compris sur le plan financier. Il s’agit d’un enjeu d’autonomie : nous devons être capables de maîtriser l’ensemble des technologies critiques.

- Elle doit renforcer les coopérations en matière industrielle notamment à travers l’Agence. Les domaines d’action ne manquent pas : drones, ravitaillement en vol, spatial.

- Enfin, l’Europe doit considérer le dossier énergétique comme prioritaire. C’est un sujet essentiel, qui intéresse nos concitoyens. L’Europe doit avoir une analyse commune de la façon dont nous pouvons sécuriser l’énergie.

- En clair, il faut mettre en place un partenariat sur la relation entre les questions de l’énergie et de la sécurité. Sur le plan des approvisionnements, seule l’Europe constitue la masse critique pour faire avancer nos intérêts. C’est le cas pour le gaz naturel, pour l’uranium, voire pour l’eau. C’est comme cela que nous pourrons discuter avec les Etats-Unis, la Russie, les pays de l’OPEP.

L’Union européenne doit mener également son action en direction des capacités africaines de gestion des crises, qu’il faut renforcer. C’est la raison pour laquelle j’ai proposé à mes collègues européens que le concept de RECAMP, c’est à dire l’action de formation, d’entraînement et d’équipement des forces africaines pour le maintien de la paix ne soit plus un concept national mais qu’il devienne un concept européen. Je me réjouis que les 25 l’aient accepté.
Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est que ça ne soit plus simplement un concept, mais que notre participation en plus grand nombre permette à la fois de généraliser, de dépassionner le débat avec les pays africains qui en sont bénéficiaires, mais nous permette également d’élargir ce concept et de former davantage de capacités africaines au maintien de la paix.
Parallèlement, les actions et outils de l’Union européenne doivent s’harmoniser en complémentarité avec l’OTAN. Il est stupide d’opposer l’action de l’Europe de la défense et l’Alliance atlantique. Je trouve absurde tout esprit de concurrence entre l’Union européenne et l’OTAN. Dans l’OTAN, la France est le troisième contributeur en troupes, le quatrième au plan budgétaire. Aujourd’hui, nous donnons plus d’hommes et davantage d’argent à l’OTAN qu’à la défense européenne. En matière de sécurité et de défense, les moyens européens et américains se complètent et se renforcent mutuellement. Les enjeux actuels justifient une coopération approfondie, à l’image de la coopération exemplaire qui existe entre l’Union et l’Alliance.
- Tantôt au sein de l’Alliance comme en Afghanistan.

- Tantôt en tant que relais de l’OTAN en continuation de sa présence, comme en Bosnie.
- Ou encore en intervenant seuls comme au Congo ou en Macédoine. Chacune de ces institutions ont des caractéristiques et des atouts spécifiques, des liens particuliers avec certains acteurs régionaux tenant à l’histoire, des méthodes de gestion de crises propres et différentes tenant à la réactivité des forces engagées. En fonction des situations, nous pouvons, grâce à cette diversité, choisir d’agir tantôt dans le cadre de l’Alliance, tantôt dans celui de l’Union européenne avec les moyens de l’OTAN, ou encore de façon autonome. Aujourd’hui, je considère que la force européenne est plus réactive pour des missions courtes tandis que l’OTAN avec ses moyens lourds est plus adaptée pour des opérations dans la durée. Il faut, de toute façon, rechercher la meilleure efficacité. De toute façon, ne nous faisons pas d’illusions, nos forces jointes ne seront pas suffisantes pour faire face aux défis. Il va y avoir de plus en plus de crises auxquelles nous ne pourrons faire face. Nous sommes absents en Somalie comme dans le Pacifique sud que nous ignorons quasiment alors que cela peut avoir une incidence sur les circuits énergétiques. Il ne faut pas parler de concurrence mais utiliser nos capacités au mieux et c’est pour cela que je dis au Secrétaire général de l’OTAN qu’il faut rester concentré sur des missions militaires et non pas vouloir grossir son domaine géographique et son type d’action. A quoi cela sert-t-il de se disperser dans des actions non militaires que d’autres instances peuvent mieux mettre en oeuvre ?

Un autre problème concerne les moyens de la défense européenne. Nous n’avons pas assez de moyens. Certains pays ont une contribution budgétaire plus importante que d’autres par rapport à leur PNB. Tous doivent faire des efforts supplémentaires et si le noyau franco- allemand donne l’exemple, d’autre pays suivront. Nous faisons face désormais à des risques qui peuvent mettre en cause notre modèle de société fondé sur la démocratie, la liberté et le respect de l’autre. Cela exige que chacun prenne conscience que la défense n’est pas à part mais que nous sommes au coeur de notre survie individuelle et collective au sein d’un monde multipolaire qui soit à la fois plus partageur de nos valeurs et plus ouvert au dialogue.
L’amélioration des relations transatlantiques est une opportunité pour que l’Union européenne et l’Amérique du Nord aient une relation plus apaisée et plus efficace pour répondre aux grands défis du monde de demain. Notre responsabilité à tous c’est de permettre qu’il soit plus rassurant qu’aujourd’hui. Je suis persuadée que la relation franco-allemande par ce qu’elle porte d’optimisme par rapport au passé est le socle de ce projet./.

Dernière modification : 23/01/2008

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