Intervention du Ministre de la Défense, Mme Michele ALLIOT-MARIE

Europe - Etats-Unis : Quel partenariat ?

Il y a un an, beaucoup d’observateurs s’interrogeaient encore sur la "dérive des continents" européen et américain. C’était un reliquat de la crise iraquienne, bien sûr. Mais, plus fondamentalement, il y avait une interrogation véritable sur l’effet d’écarts grandissants - démographique, économique, culturel, etc. - entre les deux rives de l’Atlantique, qui pouvaient conduire à leur éloignement inexorable. L’année 2005 a connu des moments forts : la visite du Président Bush à Bruxelles, l’échec des référendums sur la Constitution européenne, les catastrophes humanitaires en Louisiane et au Pakistan, les espoirs et incertitudes au Moyen-Orient, l’envolée du cours du brut, la crise iranienne, etc. ; 2005 a aussi conforté les analyses stratégiques soulignant la montée en puissance de la Chine, de l’Inde et du Brésil ; les ambitions de la Russie ; la compétition internationale pour l’énergie et les matières premières ; le développement d’un Islam politique ; les risques liés au terrorisme et à la prolifération d’armes de destruction massive ; la multiplication des crises en Afrique ; la contestation sociale en Amérique latine. La donne internationale change donc très rapidement. La mondialisation crée des opportunités mais aussi des frustrations de la part de certains peuples à l’échelle planétaire. Les repères anciens s’effacent. Chacun s’interroge sur les nouveaux risques et les nouveaux équilibres. Comment défendre nos intérêts et nos valeurs ? Les instruments traditionnels demeurent-ils efficaces ou faut-il en inventer de nouveaux ? La relation transatlantique n’échappe pas à ces interrogations. Où va le projet européen ? L’Alliance atlantique a-t-elle encore un sens ? Des deux côtés de l’Atlantique nous savons ce qui nous unit : des valeurs communes, une interdépendance étroite, des mêmes menaces. Mais - nous le savons tous - un couple ne dure que s’il a un projet commun et s’il repose sur un véritable partenariat. Il en va de même de la relation entre l’Europe et les Etats- Unis : Quel est notre objectif partagé ? Pouvons-nous développer une relation équilibrée ? Nous devons redéfinir notre projet commun. Nos pays sont des démocraties qui reposent sur la règle de droit, la liberté des hommes et des femmes sur un pacte social qui assure la cohésion. Sur la scène internationale, nous défendons ce que nous pensons être des valeurs universelles fondamentales, indispensables à l’épanouissement des hommes et des femmes.

Mais nous sommes conscients des différences de culture, de développement et d’histoire qui marquent les pays et les hommes. La richesse de la diversité doit être préservée.
Notre vision ne peut donc pas être l’uniformité, mais la recherche d’objectifs conformes à nos valeurs communes. Quels sont-ils ?

D’abord la préservation d’une légalité internationale incontestée. Nous avons tous besoin d’une norme internationale reconnue et acceptée par tous ; sinon c’est la loi de la jungle.
Pour nous tous, l’ONU est la seule détentrice de la légitimité internationale. Mais son organisation et son action sont aujourd’hui critiquées. Il est donc urgent de parvenir à lui rendre sa crédibilité, dans la composition du Conseil de Sécurité et dans la mise en úuvre effective de ses résolutions, et des moyens de coercition. Il y va de la crédibilité de la base même de toute action collective. Nous ne devons pas hésiter devant les réformes nécessaires.
La lutte contre le terrorisme demeure toujours notre priorité dans la durée. Cela implique une coopération renforcée dans les domaines du renseignement, de la police, de la justice et du contrôle des flux financiers. Notre action ne sera efficace que si nous convainquons nos partenaires en dehors du monde occidental de la nécessité d’une réelle coopération internationale, y compris dans l’action commune face à des situations politiques ou économiques inacceptables. Et qui sont à la source aussi du terrorisme.

La lutte contre la prolifération d’armes de destruction massive est une autre priorité. Car ces armes peuvent un jour ou l’autre être utilisées par des organisations terroristes. Parce que la violation par des pays comme l’Iran ou la Corée du Nord de leurs engagements internationaux peut mettre à mal l’ensemble du système de non-prolifération. Malgré les difficultés, nous devons nous montrer solidaires et déterminés.

Le règlement des crises régionales est également une condition sine qua non de notre sécurité. L’Afrique voit se développer des zones de non-droit qui deviennent autant de refuges pour terroristes et trafiquants en tous genres et qui peuvent entraîner des immigrations massives incontrôlées. L’Asie voit ses équilibres traditionnels bouleversés par l’émergence de nouveaux pôles de puissance. Le monde arabo-musulman fait face à une crise identitaire aux racines profondes, qui lui fait rejeter les modèles extérieurs imposés. L’Amérique latine cherche sa voie spécifique. Nous devons prendre en compte ces aspirations et ces frustrations qui s’expriment à travers les crises. Enfin, un certain nombre de problèmes transnationaux ne trouveront de solution qu’à l’échelle planétaire. Dans les toutes prochaines années, nous devrons faire face aux questions d’environnement, d’eau, de pandémies ou de migrations illégales qui ne peuvent pas être réglées au niveau de quelques Etats. C’est un défi collectif susceptible de garantir l’équilibre de la planète auquel les Etats les plus riches - Européens et Américains - doivent apporter une réponse généreuse, au risque d’hypothéquer l’avenir de nos enfants.

Ces objectifs communs nécessitent un nouveau partenariat transatlantique. Pour mettre en oeuvre ce projet partagé, nous devons adapter nos moyens pour tirer le meilleur profit de nos atouts respectifs. Nous l’avons dit : l’uniformité n’est pas notre objectif et la diversité peut rimer avec efficacité. A condition de veiller à la cohérence de nos actions. Sur quoi pouvons-nous nous appuyer ?

Beaucoup d’entre-nous, Européens et Américains, appartenons à l’Alliance atlantique. Cette alliance nous a permis de surmonter le conflit Est-Ouest. Elle demeure une garantie essentielle de notre sécurité collective. Elle nous permet aujourd’hui de promouvoir ensemble la stabilité en Afghanistan et au Kosovo. Nous devons mener à bien ces opérations prioritaires et poursuivre la réforme de nos structures pour être encore plus réactif. Veillons toutefois à ne pas nous disperser dans des actions qui n’auraient pas de cohérence entre elles. Ne nous éparpillons pas là où la compétence d’autres organisations est plus avérée. Il faut que chacun agisse dans le cadre de ses responsabilités. Ne gaspillons pas nos moyens financiers déjà insuffisants et indispensables à l’amélioration de nos équipements pour faire face aux menaces. Ne dépensons pas notre énergie à recréer des modalités d’actions sans véritable justification.

Nous pouvons aussi nous appuyer sur une Union européenne de plus en plus apte à assumer ses responsabilités. Elle s’en est donné. On lui en a reconnu. L’Europe est aujourd’hui la 1ère puissance économique mondiale. Elle a vocation à être un pôle de puissance majeur dans la nouvelle donne internationale. Certes, elle rencontre des difficultés sur le plan institutionnel et sa croissance économique pourrait être plus forte. Mais elle demeure un projet extraordinaire, au sens plein du terme, pour les autres régions du monde comme modèle de coopération pacifique. Le développement de ses capacités de défense demeure un impératif pour lui permettre d’être un acteur autonome et pour renforcer le pilier européen de l’Alliance atlantique.

La pérennité du lien transatlantique tient précisément à notre capacité à définir un nouveau partenariat entre l’Union Européenne et l’Amérique du Nord. Nous devons exploiter au mieux nos diversités.

Chacun de nos piliers a des atouts spécifiques : liens particuliers avec telle ou telle région, capacités-propres dans les domaines civil et militaire, expérience adaptée à certains environnementsà
L’an dernier, au mois de février, Européens et Américains sont convenus de la nécessité d’une Europe forte, indispensable au renforcement d’une coopération efficace entre l’Union européenne et les Etats-Unis.

Nous devons maintenant mettre en oeuvre cette concertation sur les grands enjeux d’intérêt commun. Nous devons réfléchir ensemble aux implications de l’émergence de nouveaux pôles de puissance dans le monde, aux moyens de la lutte la plus efficace contre le terrorisme, à la façon d’essayer d’enrayer la prolifération d’armes de destruction massive, au règlement des crises régionales et des problèmes transnationaux.

Le maître-mot est la complémentarité dans nos actions et non l’attente de tout de l’autre ou la soumission de l’un par rapport à l’autre. En matière de défense, nous devons clarifier les spécificités des actions de l’OTAN et de l’Europe de la Défense. L’OTAN est mieux équipée aujourd’hui pour traiter les actions lourdes - qui demandent des moyens considérables - et longues, lorsque les Etats-Unis sont impliqués.

La PESD est mieux adaptée pour les opérations "coup de poing" qui demandent moins de moyens et plus de souplesse (cf. les GT 1500 au début d’une crise), et les actions civilo- militaires qui sont inscrites au coeur même des compétences de l’Union européenne.
Il ne faut pas raisonner en termes de compétition entre organisations mais de complémentarité. Dans une symphonie, les instruments jouent tous ensemble, ou seulement certains d’entre eux.

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En fait, nous devons prendre conscience que nous serons probablement confrontés, dans les années à venir, à de nombreuses crises. Le problème ne viendra donc pas d’une concurrence entre institutions, mais d’un manque de moyens pour régler ces problèmes si nous ne faisons pas les efforts nécessaires. Il revient à chacun de nous - pays et institutions - d’assumer ses responsabilités. Et la première responsabilité d’un Etat est d’assurer la sécurité de ses citoyens. Face aux crises, il est donc indispensable de renforcer les moyens consacrés à la Défense. Certains ne font pas d’effort à la hauteur des problèmes qui nous attendent et se reposent sur les autres pour assurer leur sécurité. Ce n’est pas cela la solidarité internationale. Il faut que chacun soit conscient qu’il doit prendre ses responsabilités et faire un effort. Notre rencontre d’aujourd’hui doit contribuer à faire passer ce message à nos opinions publiques. Souvent les gouvernements et les parlements prennent prétexte de leur opinion publique, mais il n’est pas sûr que ce soit la réalité. Les opinions publiques sont parfois plus prêtes que les responsables à faire les efforts nécessaires. Notre rencontre doit aussi refléter notre détermination commune à faire prévaloir nos valeurs et nos intérêts dans la nouvelle configuration internationale. Les Européens et les Américains û du fait de leurs capacités û ont une responsabilité particulière dans la définition d’un nouvel ordre international plus stable et plus juste. C’est ma profonde conviction que l’Union européenne et l’Amérique du Nord doivent sans délai établir un nouveau partenariat stratégique. Plus équilibré et plus respectueux des diversités, il a beaucoup à apporter au monde./.

(Source : site Internet du ministère de la Défense)

Dernière modification : 17/01/2008

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