L’Europe de la défense allonge le pas (Le Monde, 3 juin 2006)

La coopération militaire est un domaine ou l’UE continue d’avancer. Elle est complémentaire de l’OTAN

Par Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense

Selon un récent sondage, 80% des Européens souhaitent que notre continent ait la capacité de faire intervenir ses forces de défense indépendamment des Etats-Unis. Sans qu’ils le sachent forcément, ce souhait devient une réalité. Ainsi, il y a deux semaines à Bruxelles, les 25 ministres de la défense de l’Union européenne ont entériné l’envoi d’une force européenne en République Démocratique du Congo (RDC). L’objectif : aider au bon déroulé des élections présidentielles et législatives prévues le 30 juillet. Créée à la demande du secrétaire général des Nations Unies, cette force sera composée de 1.500 soldats issus d’une dizaine de pays européens et sera encadrée par l’Allemagne.
Qu’on le veuille ou non, depuis 2002, la défense est l’un des domaines les plus actifs au sein de la construction européenne, et elle continue d’avancer malgré les difficultés liées au rejet du traité constitutionnel européen l’an dernier. Outre des opérations militaires en République Démocratique du Congo, en Macédoine, et aujourd’hui encore en Bosnie, l’UE a entrepris des missions de sécurisation dans des pays en crise comme à Rafah (territoires palestiniens). Elle a répondu à des crises humanitaires, notamment à Aceh (Indonésie). Elle joue un rôle clé dans l’aide aux populations du Darfour. Pas moins de dix-sept missions sont menées à ce jour par les militaires de la défense européenne.

Les opérations ne sont que la part la plus visible de cette action. Afin d’être plus efficaces à l’horizon 2010, les Européens doivent mettre leurs moyens en commun. Les outils existent : une capacité de réaction rapide composée de dix-huit groupements tactiques de 1500 hommes fournis par la quasi totalité des pays membres est désormais disponible pour les opérations de l’UE ; lancée l’année dernière, la force de Gendarmerie Européenne -qui regroupe pour le moment cinq pays- est maintenant opérationnelle ; des formations communes sont aujourd’hui en oeuvre pour l’entraînement de pilotes d’hélicoptères ou à travers le collège européen de défense et de sécurité. Le transport stratégique, grâce à l’initiative « Salis », permet aux Européens de disposer de grandes capacités. Pour la réaction rapide, une véritable réflexion est en cours sur les dimensions maritime et aérienne, permettant de compléter le dispositif terrestre des groupements tactiques.

L’Europe doit aussi développer ses capacités propres. L’Agence européenne de défense, créée en 2004 et dotée d’un budget propre, élabore une stratégie à long terme en ce sens. Son but : permettre à l’UE de préserver son industrie d’armement face à la concurrence internationale, à travers des projets de recherche et de technologie communs. A l’image des programmes lancés ces dernières années, comme l’avion de transport militaire A400M, l’hélicoptère de transport NH90, l’hélicoptère de combat Tigre, le missile Météor, les frégates multi-missions, les démonstrateurs de drone UCAV ou encore -dans le domaine spatial- les satellites Hélios et Syracuse.

Il ne s’agit pas de prétendre que tout est parfait, ni que l’Union européenne peut désormais agir seule, sur tous les terrains et dans tous les domaines. L’Europe de la défense est complémentaire de l’Alliance atlantique. Certains continuent à agiter le spectre d’une compétition entre elles, mais cela n’a aucun sens. Ces deux organisations ont des structures et des missions différentes mais cohérentes entre elles. Alors que l’OTAN a été conçue pour des missions de haute intensité avec nos partenaires nord-américains, l’UE est mieux outillée pour des missions de courte durée, où l’expérience des contacts humains est essentielle. De même, ces opérations doivent être faites à la demande d’organisations internationales - Nations Unies, Union africaine par exemple.

Dans un contexte mondial où les défis sécuritaires sont nombreux, nous avons besoin de l’UE et de l’OTAN. Loin d’être un « mantra officiel », la complémentarité entre ces deux organisations est réelle. C’est en renforçant leurs moyens en matière de défense que les Européens démontreront leur capacité à assurer leurs responsabilités dans le monde multipolaire de demain. Ce faisant, ils renforceront aussi le pilier européen de l’Alliance atlantique et le poids des Européens dans cette organisation.

(1) L’Europe et ses moyens de défense en 2006, sondage IPSOS, mars 2006.

Dernière modification : 17/01/2008

Haut de page