Tribune du Ministre de la Défense dans "Le Monde" (16.06.2008)

Prenons une défense d’avance

J’ai la plus grande admiration pour l’armée française, en particulier la capacité d’adaptation dont elle a fait preuve dans son histoire récente, en mettant en œuvre la professionnalisation. Mais aujourd’hui comme hier, elle se heurte à tous les conservatismes. Les responsables du ministère savent bien que la résistance au changement se situe le plus souvent à l’extérieur de l’institution militaire.

L’histoire serait-elle un éternel recommencement ? Notre défense s’est adaptée au cours de ces dernières années, elle doit continuer à le faire. Avons-nous d’autre choix que celui de bouger, de poursuivre l’adaptation de notre outil de défense, même si tous les conservateurs nous expliquent qu’il ne faut rien changer ? Ils étaient les mêmes à s’opposer à la professionnalisation ; les mêmes à considérer lors du Livre blanc de 1994 qu’il était trop tôt pour tirer les conséquences de la chute du mur de Berlin ; les mêmes à estimer que l’armée de terre allait s’effondrer lorsque le général de Gaulle décida de la réduire de moitié après la guerre d’Algérie, tout en lançant résolument la dissuasion.

Pourtant, notre pays a connu il y a soixante-huit ans l’une des pires humiliations de son histoire en préparant la guerre d’avant. Nous avons été enfoncés en quelques semaines en 1940, parce que la France bâtissait la ligne Maginot tandis que depuis 1934 le général de Gaulle expliquait sans relâche qu’on se trompait de guerre et que la prochaine serait une guerre de mouvement.

Engoncé dans ses certitudes et tout en consacrant 3 % de son PIB à sa défense, notre pays a connu de terribles désillusions lorsque la guerre du Golfe a éclaté en 1991. Péniblement, l’armée de terre a pu projeter 12 000 hommes (sur un effectif total de 300 000 !) ; nos avions Jaguar étaient impuissants dès que la nuit tombait et seuls quelques hélicoptères Gazelle étaient équipés d’un système de vision nocturne !

Et que dire de notre interopérabilité limitée avec les alliés ou de notre porte-avions transformé en porte-camions pour pallier nos capacités de transports défaillantes ? La comparaison avec les Britanniques fut cruelle, et nous en avons tiré des conséquences – la professionnalisation en était une, comme l’effort sur les moyens de projection.

Il ne faudrait pas bouger, alors que nos contrats opérationnels – c’est-à-dire ce que l’armée française doit être en mesure d’engager à la demande du président de la République – sont à la fois inatteignables et que leur pertinence est sujette à caution ? Quel est le sens d’un contrat qui demande à l’armée de terre de projeter 50 000 hommes en un an sur un théâtre centre-européen ? Contre qui ? Le pacte de Varsovie a disparu, et l’OTAN va jusqu’aux portes de la Russie ; aucun Etat menaçant n’est susceptible d’envahir le territoire français.

Peut-on parler de dégradation quand le contrat opérationnel, arbitré par le président de la République pour l’armée de terre, prévoit une capacité de projeter 30 000 hommes en six mois – donc avec plus de réactivité – sur un arc de crise allant de la Mauritanie à l’Afghanistan ? Rappelons-nous que, depuis Suez, nous n’avons jamais projeté 30 000 hommes hors de France et que nous n’envisageons une intervention majeure qu’au sein de l’Alliance ou en coalition.

60 % DES RESSOURCES HUMAINES CONSACRÉES À L’ADMINISTRATION ET AU SOUTIEN

Si on y ajoute, dans le même contrat, une capacité supplémentaire de projeter 5 000 hommes sur un autre théâtre et celle de déployer 10 000 hommes sur le théâtre national au titre de la défense du territoire, faut-il avoir peur d’un déclassement militaire ? Certainement pas, lorsque nous affirmons dans le même temps notre capacité d’être une nation cadre dans une opération et d’entrer en premier sur un théâtre majeur.

Il ne faudrait pas bouger, alors que – même si les comparaisons sont toujours difficiles à effectuer – 60 % de nos ressources humaines sont consacrées à l’administration générale et au soutien, certes nécessaires, et 40 % aux forces opérationnelles ? Nos amis britanniques, dont l’armée est la seule à laquelle nous puissions nous comparer, ont un ratio au moins inverse : 60 % pour l’opérationnel, 40 % pour l’administration générale et le soutien.

Avec la professionnalisation, l’armée française a accompli un immense effort sur ses forces opérationnelles ; il lui faut désormais faire ce même effort sur la structure, encore trop organisée selon des schémas hérités du XXe siècle, où l’on duplique encore trop les mêmes fonctions dans chaque armée.

Il ne faudrait pas bouger, alors que nos implantations militaires, trop dispersées, se situent sur plus de 450 communes, que leur éparpillement génère un coût de soutien considérable et que leur lieu de stationnement est parfois très éloigné de leur lieu d’exercice ? Il ne faudrait pas bouger alors qu’un conducteur de char dispose aujourd’hui d’un potentiel de 2 heures par semaine, 10 heures par mois, 120 heures par an ; et que 120 d’entre eux sont "sous cocon" ?

Oui, vous avez bien lu, dans un régiment de chars Leclerc, on met le moteur en route deux heures par semaine en moyenne. Les simulateurs ne répondent pas à tout pour former un équipage ! Difficile, dès lors, de fidéliser nos militaires dans les régiments de chars !

Il ne faudrait pas bouger, alors que nous avons besoin de dégager des marges de manœuvre pour l’équipement de nos forces, dont la totalité des programmes lancés à juste titre par le président Chirac, sont en cours de renouvellement. Certains de nos équipements sont usés jusqu’à la corde – hélicoptères Puma, avions Transall… –, nos bateaux ont près de 21 ans d’âge en moyenne et il nous faudra 2 milliards d’euros supplémentaires pour financer les livraisons à venir.

Il nous aurait fallu la bagatelle de 5 milliards d’euros supplémentaires à partir de 2011 si nous avions laissé les choses en l’état ! Qui peut croire un seul instant que nos concitoyens soient prêts à accepter que la totalité des ressources budgétaires nouvelles du pays liées à la croissance soient affectées à notre défense, alors que les besoins du pays sont énormes dans tous les secteurs ?

Oui, il nous faut continuer à adapter notre défense au monde qui bouge. Le monde change très vite ; notre outil militaire doit s’adapter à la globalisation et aux nouvelles menaces. C’est une évidence qu’il nous faut sans cesse rappeler. Nous avons besoin de favoriser l’infanterie, l’aéromobilité avec les hélicoptères de transport et la protection du soldat, notamment en zone urbaine grâce au Véhicule blindé de combat d’infanterie (VBCI).

BOUGER, S’ADAPTER, C’EST LE PRIX À PAYER

Nous avons besoin de plus de moyens d’observation pour anticiper les crises et connaître précisément les menaces ; nous avons besoin de moyens de renseignement pour lutter contre le terrorisme, qui étrangement rend le cœur de nos cités beaucoup plus vulnérable que du temps de la guerre froide. Nous avons besoin de nous prémunir contre les cyberattaques qui pourraient désorganiser le système informatique de notre pays, et par là des installations vitales comme nos hôpitaux.

Nous avons besoin d’adapter notre système de dissuasion à l’évolution des centres de gravité du monde, au risque – tangible – de la prolifération nucléaire de pays qui peuvent dans quelques années disposer d’armes nucléaires, certes rustiques, mais néanmoins bien réelles !

Bouger, s’adapter, c’est le prix à payer ; c’est le prix à payer pour le personnel de la défense qui a le sentiment d’avoir déjà beaucoup donné par rapport aux autres administrations. Mais c’est le prix à payer pour rester crédible. Un outil militaire qui ne s’adapte pas en permanence est un outil qui est menacé de ne pas répondre le jour venu à une crise majeure qui surviendrait. Ce serait d’ailleurs dommage de ne pas le faire, tant la qualité des femmes et des hommes qui servent notre défense est exceptionnelle, tant elle est reconnue dans le monde entier.

Nous le leur devons. Et c’est parce qu’ils sont meilleurs que les autres, que nous réussissons l’exploit de faire encore très bonne figure ; mais ce que je sais au plus profond de moi-même, c’est que, si nous ne bougeons pas, nous courons le risque de graves désillusions dans dix ou quinze ans, alors que nous consacrons 37milliards d’euros à notre défense.

C’est un effort important pour la nation tout entière, environ 2 % de notre richesse nationale, d’autant que la décision du chef de l’Etat de laisser à la défense la totalité des économies qu’elle saura générer est une dérogation par rapport à toutes les administrations et nous met ainsi au rang des priorités gouvernementales. Par ce double arbitrage – ambition renouvelée, moyens consacrés à notre défense –, le président de la République a mis la défense au rang des priorités.

Les Français sont en droit d’attendre de nos armées l’assurance-vie et la protection que nous devons leur garantir. Cette responsabilité, nous l’assumons : nous construisons la défense de demain, nous préparons l’avenir de nos enfants. La France doit avoir une défense d’avance.

Source : LeMonde.fr


- Pour en savoir plus sur le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale (source : Ministère de la Défense)

Dernière modification : 19/06/2008

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